mort Archives - Mes attaches invisibles https://www.alexandrastrauss.fr/tag/mort/ Le site d'Alexandra Strauss Wed, 15 Aug 2018 21:35:29 +0000 fr-FR hourly 1 https://www.alexandrastrauss.fr/wp-content/uploads/2020/09/favicon-32x32-1.png mort Archives - Mes attaches invisibles https://www.alexandrastrauss.fr/tag/mort/ 32 32 Les objets https://www.alexandrastrauss.fr/les-objets/ https://www.alexandrastrauss.fr/les-objets/#respond Wed, 15 Aug 2018 21:35:29 +0000 http://www.alexandrastrauss.fr/?p=1224 1. Sur mes étagères trônent des objets divers, hétéroclites. Les amis de passage trouvent la maison chaleureuse. Les objets y sont pour quelque chose. Chacun a une histoire. Certains me rappellent la personne qui me l’a offerte, le lieu d’où je les ai rapportés, le moment où j’ai posé ma main sur eux pour les […]

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« Natura morta », 1927 de Giorgio MORANDI – Courtesy Sammlung Lambrecht-Schadeberg

1.

Sur mes étagères trônent des objets divers, hétéroclites. Les amis de passage trouvent la maison chaleureuse. Les objets y sont pour quelque chose. Chacun a une histoire. Certains me rappellent la personne qui me l’a offerte, le lieu d’où je les ai rapportés, le moment où j’ai posé ma main sur eux pour les rendre miens. Ils sont un lien avec le passé, avec la vie qui passe, mis qui a été « présent ». Ils sont la preuve d’épisodes vécus, de bonheurs, de tristesses. Ils décorent les murs et les meubles. Ils remplissent l’espace de beauté et de sens. Ils m’étouffent.
Sur mes étagères, de plus en plus d’objets. La mort de mes proches remplit la maison de leurs objets. Déjà, j’avais dix neuf ans, la mort d’une amie, si injuste me semblait-il alors, et encore, si terrifiante, avait laissé chez moi comme la vague après la tempête, des objets lui appartenant. Je m’en occupais comme je me serais occupé d’un animal de compagnie abandonné. Les toucher, les changer de place, me faisait penser à elle. Une religion en quelque sorte.
Puis récemment, sont venues: la mort de ma grand-mère.
La mort de ma mère.

Les objets qui se déposent chez moi, comme les nouvelles strates de terre dans un chantier d’archéologie, sont ceux qui ont accompagné leurs vies entières, des vies remplies, des vies finies. Je les ai vus chez elles tout au long de mon enfance, de mon adolescence, de ma vie d’adulte, sur le rebord des bibliothèques, les tables basses, les dessus des cheminées. Avec certains, j’ai joué enfant. D’autres, je les ai regardés avec envie, rêvant de les posséder. Chez elles, il y avait déjà des objets chargés d’histoires. Le pot indien rapporté par un arrière-grand-père d’Inde, au début du 20ème siècle. Histoires familiales. Légendes dont on ne sait ce qui est vrai ou pas. Cet homme avait abandonné sa famille deux années entières pour découvrir l’Asie. Il était revenu chargé de cadeaux. Le nécessaire à couture d’une arrière-grand-tante, déportée. Inutile, pas vraiment beau; bizarre, incongru.
Les portraits de morts inconnus et anonymes pour moi, encadrés de cuivre, de bois, d’argent parfois.

Une amie afghane regarde ces objets avec admiration. Chez elle, trop de guerres, trop de remous, pas assez de bourgeoisie qui s’incarne dans ce qu’elle possède, pas d’objets que l’on se passe d’une génération à l’autre, qui ornent le foyer, le rend chaleureux, joli, rempli d’âme. Ou qui le rend étouffant.
Moi, à vingt ans, je recevais avec plaisir ces objets. Je déménageais avec.
Puis ils ont commencé à s’accumuler.
Il y eut un jour où j’ai fini par posséder plusieurs théières, plusieurs cadres anciens, plusieurs tasses dépareillées ravissantes, plusieurs boites originaires de Chine, d’Inde, ou d’ailleurs. Tant de vases. De petits pots où l’on dépose des clous, des agrafes, des boucles d’oreilles solitaires, des pièces de monnaie. J’ai réalisé que je n’avais jamais acheté une tasse que j’aurais choisie. Tout m’était venu des morts. A qui je rendais un culte, un peu comme François Truffaut dans La Chambre Verte, ou Antoine Doinel dans les 4OO coups.
Impossible de les jeter sans avoir l’impression de jeter un peu de ces autres disparus.
C’est l’invasion de la vie par la mort.
Mais c’est aussi la définition de celle que je me sens être. Une sorte de récipiendaire des souvenirs, des bribes d’histoires auxquelles je tente de donner un sens en écrivant, en rêvant.
La grand-mère, la mère, adorées, qui ont trouvé, acheté, choisi, touché les choses qui maintenant ornent mon univers quotidien.
Pour en venir à quoi ? Pour en venir à cela.

2.

« Les objets » par Philippe Katerine:
Tous ces objets qu’on a connu,
À qui vont-ils appartenir?
Que vont-ils devenir?
Ça je n’en sais rien.
Oui l’harmonica je vais jouer l’harmonica,
Mais ces outils pour quel jardin? Je n’en sais rien.

Qui lira ces bouquins d’Histoire?
Qui sourira dans son miroir?
Et les habits je n’en parle pas,
Qui portera ce blouson là?
Ce que je veux pas c’est croiser quelqu’un qui l’a sur le dos je tuerai ce salaud ou j’en sais rien.

Les objets vivent plus longtemps,
Les objets vivent plus longtemps,
Que les gen-en-en-en-en-en-en-en-ens.
Pas toujours évidemment.
Mais souvent les objets vivent plus longtemps que les gens.

P’t-être pas la boîte d’allumettes,

Ni la cigarette.
Et la maison qui l’achètera?
Et le gazon qui le taillera?
Sa fenêtre ils ouvriront.
Sa porte ils refermeront.
Puis un jour ils mourront et ceux qui resteront revendront sa durera combien? Je n’en sais rien.

Les objets vivent plus longtemps,
Les objets vivent plus longtemps,
Que les gen-en-en-en-en-en-en-en-ens.
Pas toujours évidemment.
Mais souvent les objets vivent plus longtemps que les gens.

Le triangle.
Le piano.
Piano.
L’harmonica.

 

3.

Petites pensées sur le départ des enfants.

Moi aussi je suis partie un jour, vers 18 ans, habiter seule dans ma chambrette d’étudiante. Moi non plus je n’ai pas eu une pensée pour ma mère, je partais avec le chat, mes livres et quelques disques noirs et lourds. Je partais vers un espace minuscule que je ne partagerai avec personne,  où mes parents ignoreraient mes actes. Liberté amoureuse, liberté des rythmes, liberté en tout. Ma seule discipline pour frein. Le bonheur.

On ne réalise le bonheur qu’une fois qu’il est terminé, n’est-ce pas ? Au travers de la tristesse de la période qui s’achève.

La tristesse, seule mesure du bonheur.

Quand j’étais enceinte, la première fois, la merveilleuse monteuse amie dont j’étais l’assistante, une femme de l’âge de mes parents, m’a chuchoté, un après-midi dans l’obscurité d’une salle de projection : profites en bien, l’enfance est une période très courte. Et c’est vrai. Et le temps des jeunes parents s’accélère tant il est rempli de gestes nouveaux, qui viennent s’ajouter aux gestes habituels. On ne lave plus que sa vaisselle, mais celle des enfants, son linge, mais le leur, on remplit le frigo pour deux fois plus de personnes, on leur donne un temps qu’on s’enlève à soi-même. Et pourtant, cette petite vingtaine d’années si remplie, elle passe. Et vient le jour où l’enfant devient un adulte à peine ressemblant à l’enfant des photos, qui a sa pensée, son humour, ses sales habitudes, ses bonnes manières ou pas. Un être qui s’en va et laisse derrière lui des livres, des jeux, des vêtements, des bibelots, familiers, si familiers, qui chacun raconte de multiples histoires, des journées, des soirées, des nuits, des moments à peine ressentis et à jamais disparus. Des choses encombrantes une fois de plus. Des choses émouvantes qui font se sentir vieux, se sentir triste, se sentir aimé, mais de loin, à jamais.

 

4.

Et moi oui, je me dis qu’ils me survivront certains de ces objets.
Je me dis que je pourrais écrire leur histoire à chacun. Ou l’inventer le cas échéant.
Que chacun sans doute pourraient témoigner d’histoires.
Chez ma mère, quand je l’ai trouvée, ils étaient là, comme des yeux me regardant, témoins de la mort qui lui était arrivée violemment, regardant ma stupeur face à l’inéluctable, leur savoir pour moi à jamais inaccessible.
Objets témoins des vies, des bonheurs, des désespoirs.
Comme ces petits textes que je jette parfois dans le silence, mais qui survivent à l’instant où je les ai mis au monde.

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Ma chambre verte https://www.alexandrastrauss.fr/ma-chambre-verte/ https://www.alexandrastrauss.fr/ma-chambre-verte/#comments Fri, 05 Dec 2014 09:16:18 +0000 http://www.alexandrastrauss.fr/?p=1020 C’était un 5 décembre comme tous les 5 décembre à Paris. Ciel blanchâtre, mais pas de neige prévue, humidité, oui, il pleuvait cette année là, une pluie glaçante qui effaçait les larmes sur ma joue, il n’y avait presque pas de lumière dans les rues, à part celles des illuminations de Noël, qui ne réjouissent […]

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400 coups

Jean-Pierre Léaud/Antoine Doinel dans Les 400 coups de François Truffaut, 1959

C’était un 5 décembre comme tous les 5 décembre à Paris. Ciel blanchâtre, mais pas de neige prévue, humidité, oui, il pleuvait cette année là, une pluie glaçante qui effaçait les larmes sur ma joue, il n’y avait presque pas de lumière dans les rues, à part celles des illuminations de Noël, qui ne réjouissent que les enfants et les touristes.

Quand je compte les années sur les doigts, ça fait 27 ans.

Ce qui en fait des années.

27 ans que je transporte dans mon portefeuille la carte d’abonné du Centre Pompidou avec sa photo d’identité dessus.
27 ans que sa pensée me vient quand je me sens mal et qui m’oblige à penser: je n’ai pas le droit, je vis, moi.

27 années. Et pourtant mon sentiment vis à vis de sa perte est intact.

Et pourtant, j’ai eu des enfants, j’aime et j’ai aimé, je bouge, je danse, j’écris, je respire.

Je bois un verre d’eau quand je le désire, sans douleur, ni angoisse.

C’était juste une amie. Une amie adolescente. Ces années où l’on s’interroge sur l’amour, sur l’amitié, sur les liens familiaux, sur ce qui nous meut.

Une jeune fille comme n’importe laquelle, amoureuse, tragique, drôle, gâtée.

Sa mort fait d’elle une sainte de mon calendrier.

Je suis, il faut le dire, de ces générations gâtées qui n’ont connu ni la guerre, ni aucun cataclysme. Sa mort a coupé ma vie en deux. Plus que la mort du grand-père ou celle d’un vieil ami de la famille. Je ne m’en suis jamais remise.

Parce qu’elle avait mon âge, la vie devant comme moi, ce qu’on appelle un avenir. Parce qu’elle est partie si vite que c’en était particulièrement incompréhensible. Sa mort m’avait éjectée de l’innocence. La vie s’était démasquée dans toute sa brutalité.

Découverte intime avec la maladie qui ronge, les hôpitaux, le crématoire abstrait, l’absence, les objets qui restent et qu’on se partage. Je l’ai portée longtemps sa montre, elle ne marche plus, mais elle est dans ma boite à bijoux, sa commode est dans ma chambre et j’en ouvre tous les jours les tiroirs, sa carte d’abonnée du centre Pompidou passe d’un portefeuille à l’autre quand il est usé. Et elle, elle est ce souvenir tendre, elle est cette porte sur l’enfer qu’est la condition humaine.

Tout le monde a ses morts. Vous aussi sans aucun doute.

J’ai mon culte. Je pourrais comme Antoine Doinel dans Les Quatre cent coups ou Truffaut dans La Chambre Verte fabriquer un autel avec les photos de mes morts devant lesquelles je viendrais parfois rêver et allumer des bougies.

Les morts de chacun.

Le temps qui passe dessus, sur les morts et les vivants, ce temps que l’on regarde toujours avec étonnement.

C’est quoi 27 ans à part mon reflet dans la glace qui n’est plus le même et les dates sur les calendriers ? C’est toute la densité de la vie qui s’est écoulée, les précieux instants successifs.

L’hiver est triste à Paris. Mais je souffle du chaud sur mes doigts et c’est bon.

 

 

 

chambre verte

La Chambre verte de François Truffaut, 1978

L’exposition Truffaut sur le site de la cinémathèque française

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